mardi 7 septembre 2010 - n°867

Thon rouge : Le oui mais... français à l’interdiction

Bruno Le Maire, ministre de l’agriculture et de la pêche et Jean-Louis Borloo, ministre de l’environnement, ont présenté hier la position de la France sur le thon rouge.Tanguy Cadieu/Naja
Hier la France a accepté sous condition l’interdiction du commerce international du thon rouge. Mais le sort du poisson pour les trois années à venir se jouera à Doha au mois de mars lors de a prochaine réunion de la CITES. Il s’agit pour cette institution de l’ONU chargée des espèces menacées d’inscrire ce poisson sur la liste des espèces dont le commerce est interdit.
Cette fois, c’est fait, la France s’est officiellement prononcée en faveur de l’inscription du thon rouge sur la liste des espèces menacées de l’annexe 1 de la CITES. Une telle inscription signifierait que pour une période de trois ans, le commerce international du thon rouge serait interdit, « sauf lorsque l’importation n’est pas faite à des fins commerciales mais, par exemple, à des fins de recherche scientifique ». Les ministres français ont toutefois posé une condition, que cette mesure n’entre en application que dans 18 mois, soit après les deux prochaines campagnes de pêche. Cependant, ce n’est pas à Paris que se jouera le sort du thon rouge, mais à Doha au Quatar. En effet, la prochaine Conférence des parties de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvage menacées d’extinction s’y déroulera du 13 au 25 mars prochain. Les représentants des 175 pays signataires de la convention CITES dépendant du Programme des nations unies pour l’environnement (PNUE) et qui a vu le jour à Washington en 1973, se retrouveront au printemps pour traiter du sort de biodiversité. La 52ème des résolutions qu’ils auront à examiner émane de la principauté de Monaco. Elle vise à inscrire le thon rouge dans l’annexe 1 de la convention. 

La pression de la Commission européenne et des ONG

Même si lundi 2 février, le ministère de l’environnement avait laissé entendre qu’elle serait la position de la France, cette prise de décision a pour le moins embarrassé le gouvernement coincé entre des intérêts contradictoires. La Commission européenne souhaite recommander aux Etats membres de l’UE l’inscription du thon rouge à l’annexe 1 de la CITES. Le « taux admissibles de captures » (TAC), qui désigne les quotas de pêche autorisés, varie d’une année sur l’autre autour de 30 000 tonnes. Mais la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique qui regroupe 42 pays et tente de fixer des règles internationales estime que la pêche illicite représente environ 50 000 tonnes supplémentaires. Nombre de scientifiques jugent que la survie de l’espèce est aujourd’hui menacée.
Dans ce contexte, la Commission comptait sur la France pour imposer aux 27 une position favorable à l’inscription du thon rouge sur la liste lors de la convention de Doha. En septembre elle avait formulé cette proposition rejetée alors par les pays riverains de la Méditerranée (France, Espagne, Italie, Grèce, Malte et Chypre). Seule l’Italie a depuis fait savoir qu’elle accepterait éventuellement une interdiction sur douze mois et vient de déclarer unilatéralement un moratoire d’une année. Les ONG avaient fait également pression sur la France. Ainsi, le directeur de la campagne en faveur des baleines de Greenpeace François Chartier estimait que « si la France se prononce pour l’interdiction du commerce international du thon rouge et, par effet domino, l’Union européenne, cela devient clairement un scénario possible à Doha ». Il est vrai qu’unies, les 27 voix de l’UE ne pèserait pas rien à la CITES.

Le commerce interdit dans l’UE

Un autre aspect était à prendre en compte par le gouvernement. Si l’Union européenne ne peut se prononcer à l’échelle du marché global, elle a déjà décidé d’interdire sur son territoire le commerce de toutes les espèces inscrites à l’annexe 1, d’où l’idée française d’obtenir un délai pour l’entrée en vigueur de la mesure. Car le gouvernement doit aussi faire face aux pêcheurs de thon français. Lundi 1er février, les professionnels du Pays Basque avaient symboliquement bloqué les accès à la direction des affaires maritimes de Bayonne pour protester contre la perspective d’une interdiction de la pêche. La plupart d’entre eux, pêcheurs artisanaux ou petites entreprises de pêche, auraient bien du mal à maintenir leur activité et leurs revenus sans cette pêche. En cherchant en obtenant un délai de 18 mois, le gouvernement espère pouvoir gérer au mieux la transition et la reconversion des thoniers, mais aussi gagner du temps pour évaluer l’état de la ressource. La France souhaiterait aussi que les pêcheurs européens puissent conserver un droit de commerce communautaire.
Cette décision était très attendue sur le Rocher. Le week-end dernier, dans un entretien donné au Parisien, le prince Albert de Monaco auteur de la proposition qui sera examinée à Doha avait indiqué que « tout le monde en Europe attend de savoir ce que la France va décider ». « Le seul moyen de reconstituer les stocks est de laisser tranquille l’espèce pendant deux ou trois ans", avait-t-il affirmé, avant d’ajouter : « la taille moyenne des thons rouges pêchés en Méditerranée a diminué de moitié en dix ans. C’est la preuve qu’ils n’arrivent même plus à maturité ». Car c’est bien là le fond du problème, l’existence de l’espèce est aujourd’hui menacée par la surexploitation et les stocks ne se renouvellent plus. Or, cette expertise est contestée par les partisans de la poursuite de la pêche et notamment les pêcheurs qui eux aussi en appelaient aux scientifiques pour démontrer l’absence de risque pour l’espèce.

Les pêcheurs et les ONG mécontents

"La position de la France est de soutenir la proposition de Monaco. (...) C’est une décision lourde mais nécessaire " a donc commenté hier Jean-Louis Borloo. Lourde, mais qui a surtout le désavantage de ne satisfaire pleinement personne si l’on excepte bien sûr Monaco et la Commission."On nous dit en substance, sauvons l’espèce mais pas tout de suite" a ironisé Greenpeace, estimant que cela revient "à attendre qu’il n’y ait plus de thon pour agir". Pour l’ONG le gouvernement "a plié devant les pêcheurs" et "le délai demandé pour mettre en oeuvre la mesure est absurde !". FNE n’a pas non plus crié victoire, voyant dans l’annonce des ministres "un pas important", tout en soulignant que "rien n’est résolu".
Présent au ministère, le président du syndicat des thoniers de Méditerranée, Mourad Kahoul, n’a pas mâché ses mots. "Les pêcheurs ne se laisseront pas mourir", a-t-il prévenu, "on va vers une grosse crise. Je demande une réunion d’urgence avec le président de la République". Hier, avant même que les deux ministres ne tiennent leur conférence de presse, France nature environnement avait annoncé son intention d’assigner des pêcheurs de thon de Marseille devant le tribunal correctionnel de la cité phocéenne. Elle les accuse d’être responsables de "prises sous taille", c’est-à-dire d’avoir pêché des thons dont la taille était inférieure à celle autorisée. Voilà qui ne sera sans doute pas de nature à calmer les esprits alors que visiblement la tension ne va pas tarder à monter dans les ports de pêche thoniers.


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